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02/12/2007

L'EUROPE EN CRISE: Les diagnostics de Jean-Louis BOURLANGES

Lettre personnelle mais  ouverte à un maître en réflexions (et un ami de 20 ans),

par Daniel RIOT 

Salut, Jean-Louis. Et merci. Nous n’avons pas toujours été d’accord sur l’Europe et sur d’autres sujets. Nous  sommes encore en  désaccord sur quelques analyses de la crise actuelle de la construction européenne. Mais nos dialogues de ces dernières années resteront pour moi des moments lumineux. De ces instants qui, au-delà d’une convivialité saine que seuls des liens d’estime et d’amitié peuvent enfanter, donnent consistance à l’existence.

Tes éclairages me manqueront. Comme ton sens des formules bien trempées, tes citations pertinentes, tes références historiques et littéraires opportunes. Et cet art de parler sérieusement de choses sérieuses sans que tu te prennes au sérieux…

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Après 18 années de Parlement européen, Jean-Louis Bourlanges rend son tablier d’artisan de l’union européenne.

L’auteur de « Le diable est-il européen ?» avait déjà renoncé à la Présidence de la commission des libertés et de la justice du Parlement, si essentielle pour que l’union ne soit pas qu’un Marché. Pour des raisons familiales personnelles

Il s’était séparé de Bayrou, dans la douleur, après le premier tour des Présidentielles. Une fracture mal cicatrisée. Il garde une dent contre le « gaullo-mysticisme » du Béarnais qu’il a comparé au Méphisto de Goethe : Pour lui, Bayrou fait  chaque jour davantage figure « d'esprit qui nie tout ». "Que Méphisto soit démocrate-chrétien, il y a erreur d'aiguillage ! "

Du coup, Bourlanges   se retrouve sans port d’attache digne de ce nom pour ses convictions et ses engagements :  « Ma famille politique, "sociale, libérale et européenne", qui a fait pendant vingt ans jeu égal avec le parti chiraquien, gît désormais à terre, tronçonnée en trois morceaux inanimés : entre l'UMP, le MoDem et le Nouveau Centre, les enfants de l'UDF n'ont le choix qu'entre une reddition, une secte et un camp de réfugiés », dit-il la rage au ventre  «  François Bayrou n'est pas le responsable exclusif de cette situation mais il y a contribué. Il chérit sa solitude comme on courtise une voyageuse de nuit et voit dans son exil intérieur la préfiguration providentielle d'un destin hors du commun qui lui vaudra demain le règne, la puissance et la gloire. Etonnant, non ? ».

Cette dernière phrase est extraite d’une ITW que Jean-Louis Bourlange donne dans le Monde daté du 2 décembre, jour même du baptême officiel du MoDem. Cette ITW vaut lecture et réflexions, car il y explique non les raisons de se « retraite » d’euro-député mais la tristesse personnelle (et le pessimisme) que lui inspirent les évolutions d’une Europe devenue « faiblement exaltante »

« J'ai vécu au Parlement européen des moments très intenses. Nous avons eu le sentiment de contribuer à l'émergence d'un objet politique inédit, voire révolutionnaire. Un objet capable de permettre aux Etats nationaux constitutifs de l'Europe historique de répondre solidairement aux défis de la globalisation.

Mais la phase historique qui va de la reconstitution du couple franco-allemand grâce à Valéry Giscard d'Estaing et à Helmut Schmidt jusqu'à la création de l'euro, dernière manifestation de la créativité franco-allemande, a pris fin quelque part entre la guerre d'Irak, l'ouverture des négociations d'adhésion avec la Turquie, les criailleries budgétaires et un élargissement bâclé.

Aujourd'hui, l'Europe n'est plus en crise grâce au traité de Lisbonne. Elle a atteint un palier et elle continuera de fonctionner cahin-caha sans développement institutionnel et politique majeur pour au moins une quinzaine d'années. Elle va connaître ce que Keynes appelle un équilibre de sous-emploi. C'est faiblement exaltant. »

Pire : « Le nombre des membres, l'hétérogénéité des économies et des sociétés, le réveil des identitarismes et l'absence de menace extérieure forte et spécifique rendent extrêmement difficile tout progrès important. Le Parlement, comme d'ailleurs la Commission, a peu à peu cessé d'être le laboratoire d'une volonté commune pour devenir un simple lieu d'arbitrage entre intérêts nationaux, un double du Conseil. Du coup, il n'y a plus de moteur dans l'avion. »

 

Plus de moteur et pas de pilote. Pas d’aile, non plus. Alors ? Non, Jean-Louis, tout n’est pas si noir. Il ne faut ni idéaliser le passé ni ne voir que des horizons bouchés. Depuis 1950, l’Europe n’avance que « pas à pas », comme Schuman l’avait prévu, d’ailleurs. Avec quelques bonds en avant et quelques reculades. Mais elle avance. Où tu as raison, Jean-Louis, c’est sur deux diagnostics peu contestables

1)      C’est l’Europe à l’anglo-saxonne qui a le plus progressée. Et cela s’est fait au détriment de l’Europe à la Monnet. « La liberté des échanges et la concurrence non faussée, si utiles soient-elles, ne suffisent pas. Les politiques publiques, c'est autre chose ! »

2)      La valeur ajoutée européenne est restée trop faible. « Contrairement à une légende tenace, 90 % des politiques et 98 % des financements restent nationaux. Qu'il s'agisse de l'éducation et de la recherche, du droit du travail et de la protection sociale, de l'organisation administrative des territoires, de la justice et de la police, de la défense et de la politique étrangère et même, malgré Maastricht, des politiques budgétaires et fiscales, l'essentiel du pouvoir reste dans les Etats. Dans ces domaines, l'Europe fait semblant. Semblant d'être une solution aux yeux de ses promoteurs et, à l'inverse, d'être une menace aux yeux de ses adversaires qui lui attribuent abusivement la responsabilité de tous les bouleversements économiques, financiers, sociaux et culturels qui procèdent de la mondialisation. » (…)

Dès lors que les Etats se sont arrangés pour garder dans leurs escarcelles l'essentiel des responsabilités politiques, ils ne peuvent envisager d'action commune que sous la forme d'une coopération classique entre gouvernements. Or celle-ci est incapable de donner naissance à des politiques traduisant une véritable ambition. Regardez le processus de Lisbonne en 2000 : on a défini des objectifs mirifiques qui devaient faire de l'Europe la puissance économique la plus compétitive du monde, et il n'en est pratiquement rien sorti puisque la réalisation de ces objectifs reposait exclusivement sur la capacité de chaque Etat à faire le travail chez lui. La valeur européenne ajoutée était quasiment nulle

Je suis un peu moins d’accord sur les « institutions surdimensionnées » de l’Union européenne. La Commission n’est pas contrairement à ce qui est di trop souvent un exécutif, un « gouvernement supranational ». Elle est gardienne des traités et « exécutante ». Nuance. C’est une tête politique qui manque à l’Union. En cela elle est « sousdimensionnée ». Là est d’abord son inachèvement… Mais cela peut et doit venir et dans cette Union « qui n’aime pas la politique », le Parlement européen, contrairement à tes dires de militant légitimement fatigué ne fait pas « figure de porte-avions condamné à faire des ronds dans l'eau ».

De même (vieille controverse !), je ne suis pas, contrairement à toi, de ceux  «qui pensent que ce n'est pas l'Europe qui a fait la paix, mais la paix qui a fait l'Europe ». La Pax Americana n’aurait pas aboutit à la paix durable infra-européenne que nous connaissons sans le courage des pères fondateurs et de peurs succeseurs qui ont osé imposer leur vision d’un continent uni comme il était rêvé depuis des siècles. Leur vision s’est heurtée encore plus aux corporatismes nationaux qu’aux nationalismes. Les Américains ont arrêté la guerre. Mais la paix, elle est œuvre européenne. Notre vrai malheur vient du fait que, selon la formule de Pierre Legendre, « Hitler a été vaincu par les armes et non par les arguments »… Ce qui fait que notre véritable ennemi est toujours en Nous. Cet ennemi, c’est la Bête de Brecht, et « l’esprit pantoufle » qui accompagne l’individualisme galopant actuel….

Je te rejoins en revanche sur deux autres points essentiels :

1)      L’Europe ne se donne pas les moyens de ses ambitions. Or, tu le dis justement :   « Ce que les Européens ne font pas pour eux-mêmes, personne ne le fera à leur place. Nous sommes, avec les Etats-Unis, les héritiers d'une civilisation et d'une culture originale et précieuse. Nous avons depuis un demi-siècle laissé les Américains défendre cet héritage commun. Aujourd'hui, les héritiers sont profondément divisés, incapables d'agir ici et incapables de réussir là-bas. L'Europe est wilsonienne, l'Amérique bismarckienne, et l'une comme l'autre sont tenues en échec.

L'idée que cette double impotence puisse être sans conséquence pour l'avenir du monde en général, et occidental en particulier, suppose une bonne dose d'inconscience. Il est essentiel que les Américains prennent conscience des limites de la puissance étatique dans le monde postwestphalien qui est le nôtre et que, à l'inverse, les Européens renouent avec l'idée qu'il n'y a pas de politique qui vaille si elle n'est pas étayée par un rapport de forces durement établi et chèrement maintenu. »

2)      Les phénomènes de fragmentations étatiques observables aujourd’hui, en Belgique notamment, mais pas seulement, sont moins dus à l'Union européenne qui « apporte à des entités infra-étatiques la possibilité d'une sécession sans risque. », mais ils traduisent « la crise des grands systèmes idéologiques et des solidarités qu'ils généraient »  Ce  «  foisonnement identitariste » est effectivement. « le même mouvement de refus du partage nécessaire à toute vie collective organisée qui fracasse les Etats nationaux et paralyse l'Union européenne »

3)      Sur Sarkozy (pour qui je n’ai pas voté, contrairement à toi), je suis comme toi, « Je suis partagé entre l'admiration et l'inquiétude. Admiration de voir l'efficacité et la rapidité avec lesquelles le président français a contribué à sortir l'Union de sa crise et à réinstaller la France au coeur de la construction européenne. Inquiétude en revanche devant la désinvolture avec laquelle on aborde les questions budgétaire et monétaire et celle du respect de nos engagements envers nos partenaires ».

Oui, « le paquet fiscal de l'été dernier est le péché originel de la politique européenne du nouveau président ».

Oui, « l'Union n'est pas un prolongement du jardin à la française et il ne suffit pas à la France de dire ce qu'elle veut pour que ce soit la volonté de tous ».

Et tu as raison de lancer une sorte d’avertissement : « Je ne voudrais pas qu'on se fasse trop d'illusions sur les possibilités réelles de la présidence française. Le président de l'Union n'est pas le cocher de l'Europe. Il en est tout au plus l'honnête courtier. Il a les bras chargés des enfants des autres et ses propres enfants ne verront le jour que longtemps après sa présidence. Comme disait Berlusconi lors de son étrange discours devant le Parlement européen : "Six mois, c'est vite passé."… L'Union n'atteint à la décision qu'après une longue période d'infusion. L'étoile européenne de Nicolas Sarkozy se perdra s'il se refuse à jouer avec le temps ».

Mon Cher Jean-Louis, tu quittes le parlement européen, mais je suis certain que tu continueras à éclairer le chemin de ceux qui prennent ton relais d’artisan de l’Europe en faisant entendre ta voix d’artiste des analyses politiques sur France culture et ailleurs. Les éclaireurs restent des éclaireurs. Et les Européens ont plus que jamais besoin de tes lumineuses analyses.

Daniel RIOT

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